Adji Bousso Dieng : de Kaolack à Princeton, le parcours d’une scientifique africaine qui veut repenser l’intelligence artificielle
10 août 2026Première femme noire à enseigner au sein de l’École d’ingénierie et des sciences appliquées de Princeton, Adji Bousso Dieng s’est imposée comme l’une des voix africaines les plus influentes dans la recherche en intelligence artificielle. Statisticienne formée à Télécom Paris, Cornell et Columbia, passée par Google DeepMind
De Kaolack, au Sénégal, aux salles de cours et laboratoires de Princeton, le parcours d’Adji Bousso Dieng raconte bien plus qu’une réussite universitaire.
Il incarne l’ascension d’une scientifique africaine qui a réussi à s’imposer dans l’un des domaines les plus compétitifs au monde, l’intelligence artificielle, tout en refusant de couper son parcours des enjeux du continent africain.
Aujourd’hui professeure adjointe en informatique à l’Université de Princeton, elle dirige le laboratoire Vertaix, consacré aux recherches à l’intersection de l’intelligence artificielle et des sciences naturelles. Elle figure également parmi les spécialistes africains appelant à construire des technologies davantage adaptées aux réalités du continent.
Une première historique à Princeton
Lorsqu’Adji Bousso Dieng rejoint le corps professoral de Princeton en septembre 2021, sa nomination revêt une portée particulière.
Elle devient la première femme noire enseignante au sein de l’École d’ingénierie et des sciences appliquées de Princeton, l’une des institutions universitaires les plus prestigieuses au monde.
Ce statut symbolique ne résume pourtant pas sa trajectoire.
Son travail porte principalement sur le machine learning, l’intelligence artificielle appliquée aux sciences naturelles, le traitement du langage et les méthodes statistiques permettant de mieux comprendre des systèmes complexes.
À Princeton, ses recherches ne se limitent donc pas à développer des algorithmes plus performants. Elle cherche à utiliser l’intelligence artificielle comme un véritable instrument de découverte scientifique.
De Télécom Paris à Cornell, puis Columbia
Le parcours académique d’Adji Bousso Dieng est marqué par une succession de formations dans plusieurs grandes institutions internationales.
Elle est diplômée de Télécom Paris, où elle obtient son diplôme d’ingénieur, puis poursuit sa formation aux États-Unis avec un master en statistiques appliquées à Cornell University.
Elle obtient ensuite un doctorat en statistiques à Columbia University en 2020.
Sa thèse doctorale est distinguée par plusieurs récompenses internationales, dont le Google PhD Fellowship et le Savage Award de l’International Society for Bayesian Analysis.
Avant Princeton, elle travaille également dans plusieurs environnements de recherche de haut niveau.
Son parcours comprend notamment des expériences à Microsoft Research, Facebook AI Research, DeepMind, Weill Cornell Medical College et à la Banque mondiale.
De Google à Princeton
Adji Bousso Dieng a également travaillé plusieurs années comme chercheuse en intelligence artificielle chez Google, puis Google DeepMind.
Selon le profil institutionnel de Princeton, elle a été Research Scientist chez Google DeepMind de 2020 à 2025.
Cette expérience l’a placée au cœur d’un environnement où se développent certaines des technologies d’intelligence artificielle les plus avancées.
Mais son parcours académique montre également une volonté de conserver une forte autonomie scientifique.
À Princeton, elle dirige désormais Vertaix, son propre groupe de recherche.
Vertaix : utiliser l’IA pour accélérer la découverte scientifique
Le laboratoire Vertaix travaille à l’intersection de l’intelligence artificielle et des sciences naturelles.
Son objectif est notamment d’utiliser les méthodes d’apprentissage automatique pour accélérer les découvertes dans des domaines comme la biologie, les matériaux, l’énergie ou l’environnement.
Les travaux de l’équipe ont notamment donné naissance au Vendi Score, une méthode permettant d’évaluer la diversité de jeux de données ou de résultats produits par des modèles d’intelligence artificielle.
Cette notion de diversité est cruciale dans l’IA.
Un modèle entraîné sur des données trop homogènes peut produire des résultats biaisés, moins robustes ou mal adaptés à certaines populations.
Le Vendi Score peut ainsi contribuer à améliorer la qualité et la fiabilité des systèmes d’intelligence artificielle.
L’intelligence artificielle comme outil de découverte
Pour Adji Bousso Dieng, l’intelligence artificielle ne doit pas uniquement servir à prédire.
Elle doit aussi permettre de découvrir.
Cette approche constitue l’un des fils conducteurs de son travail scientifique.
Son ambition est de développer des outils capables d’aider les chercheurs à identifier de nouvelles structures, de nouveaux matériaux ou de nouvelles relations scientifiques difficiles à détecter avec les méthodes traditionnelles.
En juin 2026, elle a d’ailleurs reçu un NSF CAREER Award, l’une des distinctions majeures décernées aux jeunes chercheurs aux États-Unis, pour ses travaux sur un nouveau paradigme d’intelligence artificielle destiné à la découverte scientifique.
Une reconnaissance internationale croissante
Le parcours de la scientifique sénégalaise est accompagné de nombreuses distinctions.
Elle a notamment reçu :
- le AI2050 Early Career Fellowship de Schmidt Sciences ;
- le Annie T. Randall Innovator Award de l’American Statistical Association ;
- le Savage Award pour ses travaux doctoraux ;
- le titre d’Outstanding Recent Alumni de Columbia University ;
- un prix spécial du Prix Galien Africa en 2025.
En 2025, The Africa Report l’a également classée parmi les 10 intellectuels africains à suivre.
Et en 2026, elle franchit une nouvelle étape en intégrant le premier Groupe scientifique international indépendant sur l’intelligence artificielle des Nations unies, qui réunit 40 experts mondiaux.
Une scientifique qui regarde aussi vers l’Afrique
Mais réduire Adji Bousso Dieng à son curriculum vitae serait passer à côté d’une dimension importante de son parcours.
Elle revendique un fort attachement à l’Afrique et s’interroge ouvertement sur la place que le continent occupera dans la révolution technologique actuelle.
Dans plusieurs prises de parole récentes, elle alerte sur la dépendance croissante des pays africains à des infrastructures et technologies développées à l’étranger.
Pour elle, cette dépendance peut devenir un problème stratégique.
Dans un entretien accordé au Monde en 2025, elle estime que l’indépendance technologique de l’Afrique est menacée.
Le risque d’une nouvelle dépendance numérique
La chercheuse pointe notamment la dépendance des États africains vis-à-vis d’acteurs internationaux pour :
- les infrastructures numériques ;
- le cloud ;
- les télécommunications ;
- les satellites ;
- les modèles d’intelligence artificielle ;
- le stockage et l’exploitation des données.
Pour elle, la question n’est pas de rejeter les partenariats internationaux.
Elle consiste plutôt à éviter que l’Afrique ne devienne uniquement consommatrice de technologies conçues ailleurs.
Cette problématique touche directement à la souveraineté numérique.
Les données produites par des millions d’Africains constituent désormais une ressource stratégique. La capacité à les stocker, les protéger et les exploiter devient donc un enjeu économique et politique majeur.
« Les pays du Sud global doivent pouvoir développer leur propre IA »
En mars 2026, Adji Bousso Dieng réaffirme cette position dans un entretien accordé à RFI.
Elle défend l’idée que les pays du Sud global doivent être capables de développer leurs propres modèles et infrastructures d’intelligence artificielle, afin de ne pas dépendre entièrement de technologies produites par quelques grandes puissances ou multinationales.
Cette ambition implique des investissements lourds dans :
- les infrastructures de calcul ;
- les centres de données ;
- la recherche ;
- l’éducation scientifique ;
- les universités ;
- les startups technologiques.
Elle suppose aussi une coopération renforcée entre pays africains.
Une IA construite avec les réalités africaines
L’un des autres sujets défendus par la chercheuse concerne la qualité des données utilisées pour entraîner les systèmes d’intelligence artificielle.
De nombreux modèles sont principalement entraînés sur des données provenant d’Amérique du Nord, d’Europe ou d’Asie.
Cette situation peut provoquer des biais lorsqu’ils sont utilisés dans des contextes africains.
Pour Adji Bousso Dieng, les populations africaines doivent donc pouvoir participer à la conception de ces technologies.
Il s’agit notamment de créer des jeux de données représentatifs des langues, cultures, réalités économiques et environnements locaux.
The Africa I Know : changer le regard sur le continent
Cette volonté de valoriser les compétences africaines l’a également conduite à créer The Africa I Know, une organisation à but non lucratif.
L’objectif est de contribuer à changer les récits sur l’Afrique en mettant en avant son histoire, ses savoirs, ses scientifiques, ses innovateurs et ses réussites.
L’organisation cherche également à encourager les jeunes Africains à s’orienter vers les STEM : sciences, technologies, ingénierie et mathématiques.
Pour la chercheuse, le développement technologique du continent commence par la formation.
L’éducation scientifique comme enjeu stratégique
Adji Bousso Dieng insiste régulièrement sur la nécessité de mieux valoriser les sciences dans les systèmes éducatifs africains.
Cette conviction rejoint une réalité économique.
Le développement de l’intelligence artificielle, des biotechnologies, du cloud, de la cybersécurité ou de l’industrie numérique nécessite une masse importante d’ingénieurs, de chercheurs et de techniciens qualifiés.
Sans ces compétences, les pays africains risquent de rester dépendants des technologies étrangères.
L’enjeu de la souveraineté technologique est donc aussi un enjeu de capital humain.
De Kaolack aux grandes universités américaines
Le parcours d’Adji Bousso Dieng trouve ses racines à Kaolack, au Sénégal.
Elle a grandi dans un environnement familial modeste. Dans ses témoignages, elle attribue une partie importante de sa réussite à la discipline, au goût du travail et à la résilience transmis notamment par sa mère.
Très tôt, son intérêt pour les sciences lui ouvre de nouvelles perspectives.
Elle est sélectionnée pour participer à un camp scientifique destiné aux jeunes filles africaines, une expérience qui contribue à orienter son parcours vers les STEM.
Cette trajectoire montre aussi l’importance que peuvent avoir les programmes éducatifs ciblés pour identifier et accompagner les talents.
Une réussite construite sur la résilience
Le parcours de la scientifique n’a rien d’une ascension automatique.
Il s’est construit à travers plusieurs pays, plusieurs systèmes universitaires et des environnements extrêmement compétitifs.
Être une femme noire dans le secteur technologique et dans certaines institutions académiques internationales signifie également évoluer dans des espaces où les profils similaires restent minoritaires.
Elle a d’ailleurs évoqué à plusieurs reprises la question des barrières rencontrées par les femmes noires dans les STEM et dans le monde académique.
Son parcours prend donc une dimension symbolique importante pour les jeunes filles africaines intéressées par les sciences.
Une autre image de la réussite africaine
La trajectoire d’Adji Bousso Dieng donne également à voir une autre représentation du leadership africain.
Il ne s’agit plus uniquement de responsables politiques, d’entrepreneurs ou de personnalités culturelles.
La nouvelle génération de figures africaines influentes comprend également des chercheurs capables d’intervenir dans les débats scientifiques mondiaux.
Dans un domaine aussi stratégique que l’intelligence artificielle, cette présence devient particulièrement importante.
Quel enseignement pour les entreprises africaines ?
Pour les entreprises et les PME, le parcours et les prises de position d’Adji Bousso Dieng soulèvent plusieurs questions directement économiques.
L’Afrique doit-elle uniquement acheter des technologies étrangères ou participer à leur conception ?
Comment créer suffisamment de compétences locales ?
Comment protéger et exploiter les données produites par les entreprises africaines ?
Comment faire émerger des startups capables de développer des solutions d’intelligence artificielle adaptées aux besoins du continent ?
Ces interrogations concernent directement la compétitivité future des économies africaines.
L’IA, futur levier de compétitivité des PME
Pour les PME africaines, l’intelligence artificielle peut déjà intervenir dans plusieurs domaines :
- analyse des ventes ;
- automatisation administrative ;
- relation client ;
- prévision de la demande ;
- gestion des stocks ;
- agriculture ;
- santé ;
- logistique ;
- finance ;
- industrie.
Mais si ces technologies restent entièrement développées et contrôlées hors du continent, les entreprises africaines risquent de devenir simplement clientes d’écosystèmes technologiques étrangers.
L’enjeu défendu par Adji Bousso Dieng est donc également entrepreneurial : construire une capacité africaine d’innovation.
Un modèle pour une génération scientifique africaine
La réussite d’Adji Bousso Dieng possède enfin une dimension de représentation.
Voir une scientifique sénégalaise enseigner à Princeton, travailler avec certaines des plus grandes institutions technologiques mondiales et participer aux discussions internationales sur l’intelligence artificielle peut contribuer à élargir les ambitions d’une nouvelle génération.
Son message est pourtant loin de se limiter à la réussite individuelle.
Il repose sur une idée plus large : les talents africains doivent pouvoir contribuer à construire les technologies qui façonneront l’avenir du continent.
Entre excellence mondiale et responsabilité africaine
C’est probablement là que réside la singularité du parcours d’Adji Bousso Dieng.
Elle évolue au cœur de l’écosystème scientifique mondial, mais refuse de considérer l’Afrique comme une simple périphérie technologique.
Son ambition scientifique consiste à faire de l’intelligence artificielle un outil de découverte.
Son ambition africaine est tout aussi claire : permettre au continent de participer à cette révolution comme concepteur, chercheur, innovateur et entrepreneur, et non uniquement comme consommateur.
De Kaolack à Princeton, son parcours montre ainsi qu’excellence scientifique et engagement pour le continent ne sont pas deux trajectoires opposées.
Elles peuvent participer d’un même projet.
À retenir
- Adji Bousso Dieng est une scientifique sénégalaise originaire de Kaolack.
- Elle est professeure adjointe en informatique à Princeton.
- Elle est présentée comme la première femme noire enseignante de l’École d’ingénierie et des sciences appliquées de Princeton.
- Elle est diplômée de Télécom Paris, Cornell University et Columbia University.
- Elle a travaillé comme chercheuse chez Google DeepMind.
- Elle dirige à Princeton le laboratoire Vertaix.
- Ses recherches portent sur l’intelligence artificielle et son utilisation dans la découverte scientifique.
- Elle a notamment contribué au développement du Vendi Score.
- Elle fait partie, depuis 2026, du groupe international de 40 experts scientifiques sur l’IA mis en place sous l’égide des Nations unies.
- Elle a créé The Africa I Know pour valoriser les talents africains et promouvoir les STEM.
- Elle alerte sur les risques liés à la dépendance technologique de l’Afrique.
- Elle défend le développement d’une intelligence artificielle adaptée aux réalités et aux données africaines.
Angle Hub24 | Pourquoi son parcours compte pour l’Afrique économique
Au-delà de son parcours académique exceptionnel, Adji Bousso Dieng pose une question centrale pour le futur économique africain : qui produira les technologies utilisées demain par les entreprises du continent ?
Si l’Afrique reste uniquement consommatrice de modèles d’intelligence artificielle, d’infrastructures cloud et de plateformes numériques étrangères, une partie croissante de la valeur créée par son économie numérique continuera d’être captée ailleurs.
Le développement de chercheurs, d’ingénieurs, de startups technologiques et de capacités de calcul africaines devient donc une question de souveraineté, mais aussi de compétitivité économique.
Pour les PME, cette évolution est stratégique. Les entreprises capables d’intégrer l’IA dans leurs processus gagneront probablement en productivité. Mais celles capables de créer les solutions utilisées par d’autres entreprises pourront également capter une part importante de la valeur de cette nouvelle économie.
Le parcours d’Adji Bousso Dieng montre que les compétences nécessaires existent déjà sur le continent et dans sa diaspora. Le défi est désormais de créer des écosystèmes capables de les retenir, de les connecter et de les transformer en innovations africaines.
