17 juillet 2026

Déguerpissements à Abidjan : entre impératif urbain et urgence sociale

Présentées comme nécessaires pour prévenir les catastrophes, améliorer la mobilité urbaine et accompagner les grands projets d’infrastructures, ces opérations suscitent néanmoins de nombreuses interrogations

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ABIDJAN 08 JUIN 2026: Depuis plusieurs semaines, les opérations de déguerpissement se multiplient dans plusieurs communes du Grand Abidjan. De Yopougon à Port-Bouët, en passant par Cocody, Attécoubé, Koumassi ou encore les abords de certaines emprises lagunaires et zones à risque, les autorités poursuivent un vaste programme de libération du domaine public et de sécurisation des sites jugés dangereux.

Présentées comme nécessaires pour prévenir les catastrophes, améliorer la mobilité urbaine et accompagner les grands projets d’infrastructures, ces opérations suscitent néanmoins de nombreuses interrogations quant à leurs conséquences humaines, sociales et économiques.

Un processus inscrit dans la politique de modernisation urbaine

Le gouvernement ivoirien justifie ces interventions par la nécessité de protéger les populations installées dans des zones inondables, sur des emprises ferroviaires, des servitudes d’ouvrages publics ou des terrains exposés à des risques majeurs.

À plusieurs reprises, le ministère de la Construction, du Logement et de l’Urbanisme ainsi que le District Autonome d’Abidjan ont rappelé que certaines occupations irrégulières représentent un danger permanent pour leurs habitants.

Les autorités évoquent également la lutte contre l’anarchie foncière et la volonté de rendre la capitale économique plus résiliente face aux effets du changement climatique, notamment durant les saisons des pluies qui provoquent régulièrement des glissements de terrain, des effondrements et des pertes en vies humaines.

Des dégâts matériels importants

Sur le terrain, les opérations se traduisent par la destruction d’habitations, de commerces de proximité, d’ateliers artisanaux et de nombreuses activités informelles.

Pour plusieurs familles, il s’agit souvent de logements construits progressivement au fil des années grâce à l’épargne familiale. Dans certains quartiers concernés, les habitants affirment avoir investi toutes leurs économies dans l’acquisition ou l’aménagement de leur habitation.

Au-delà des bâtiments détruits, de nombreux ménages perdent également leurs équipements domestiques, leurs stocks commerciaux ou leurs outils de travail.

Une période particulièrement sensible

Le calendrier des opérations alimente parfois les critiques.

Alors que la grande saison des pluies s’installe progressivement, certaines familles déplacées se retrouvent sans solution d’hébergement stable. Les intempéries compliquent davantage leur situation, exposant femmes, enfants et personnes âgées à des conditions de vie précaires.

Cette période coïncide également avec les examens scolaires de fin d’année. Plusieurs responsables éducatifs et associations de parents d’élèves craignent que les déplacements forcés perturbent la préparation des candidats au CEPE, au BEPC ou au Baccalauréat.

Pour certains élèves, les difficultés de transport, les changements de domicile ou le stress familial peuvent affecter la concentration et les performances scolaires.

Un choc économique pour les ménages

Au-delà de la question du logement, les déguerpissements provoquent souvent une rupture brutale des équilibres économiques familiaux.

Dans de nombreux cas, le domicile et l’activité génératrice de revenus se confondent. Une boutique installée devant la maison, un atelier de couture, un point de restauration, un kiosque ou un commerce de quartier permettent à des familles entières de subvenir à leurs besoins quotidiens.

Lorsque ces installations disparaissent, c’est toute la chaîne de revenus du ménage qui est affectée.

Certains habitants se retrouvent contraints de rechercher un nouveau logement tout en essayant de reconstruire leur activité économique, souvent sans financement ni accompagnement immédiat.

Les travailleurs informels et les PME particulièrement exposés

L’impact est également significatif pour l’économie locale.

Le secteur informel représente une part importante de l’emploi urbain à Abidjan. Dans plusieurs zones concernées, les activités de transport, de restauration, de commerce, de réparation ou d’artisanat constituent le principal moteur économique des quartiers.

Les petites entreprises et microentreprises installées dans ces secteurs voient parfois leur clientèle disparaître du jour au lendemain. Certaines sont contraintes de suspendre leurs activités tandis que d’autres doivent engager des dépenses supplémentaires pour se relocaliser.

Pour les organisations professionnelles et les fédérations de PME, cette situation soulève la question de l’accompagnement économique des acteurs affectés par les opérations d’aménagement urbain.

Entre compréhension et incompréhension

Si une partie de l’opinion publique reconnaît la nécessité de sécuriser les zones à risque, de nombreuses voix appellent à une meilleure anticipation des opérations.

Des chefs coutumiers, des élus locaux et plusieurs organisations de la société civile plaident régulièrement pour un dialogue renforcé avec les populations concernées, ainsi que pour la mise en place de mécanismes d’accompagnement plus adaptés.

La question de l’indemnisation, du relogement et de la réinsertion économique demeure au cœur des préoccupations.

Les réponses des autorités

Face aux critiques, les autorités assurent que les opérations s’inscrivent dans une stratégie globale de prévention des risques et de modernisation urbaine.

Le gouvernement met en avant les campagnes de sensibilisation menées en amont ainsi que les dispositifs d’indemnisation prévus pour certaines catégories de populations concernées.

Les autorités rappellent également que plusieurs quartiers déguerpis étaient identifiés depuis des années comme des zones à risque élevé, notamment en matière d’inondations et d’éboulements.

Parallèlement, des réflexions sont engagées sur le développement de programmes de logements accessibles, l’amélioration de la planification urbaine et le renforcement des politiques de prévention des catastrophes.

Trouver l’équilibre

Au-delà des débats, la question des déguerpissements met en lumière un défi majeur pour les grandes métropoles africaines : comment concilier modernisation urbaine, sécurité des populations et préservation des moyens de subsistance ?

À Abidjan, où la croissance démographique demeure particulièrement forte, la réponse à cette équation conditionnera en partie la capacité de la ville à poursuivre son développement tout en préservant sa cohésion sociale.

Car si les infrastructures se construisent avec du béton, les villes se bâtissent aussi avec la confiance et l’adhésion des populations qui y vivent.